(Cette nouvelle est basée sur des
personnages réels, un lieu
réel et des anecdotes réelles, mais est néanmoins une fiction).
Mon antipathie pour Kayelle fut immédiate.
J'avais été invitée à passer une semaine dans le gîte qui était
traditionnellement retenu année après année pour le mois entier et où
copains et copines se succédaient au gré des envies et des moments de
liberté. À l'époque, j'étais seule ; je sortais d'une rupture difficile
où j'en avais pris, passez moi l'expression, "plein la gueule". J'étais
sombre, taciturne, c'est vrai, et je me laissais peut-être un peu aller
; j'avais pris quelques kilos, j'avais honte de mon corps, mes fesses
me faisaient horreur quand je les apercevais dans un miroir, mon ventre
formait un bourrelet au-dessus de mon slip et j'avais l'impression que
la cellulite m'envahissait. Bref, avec moi, côté joie de vivre, ils
n'avaient pas gagné le gros lot…
Kayelle au contraire faisait beaucoup de bruit, on n'entendait
qu'elle. C'est sans doute le fait qu'elle avait quelques années de plus
que nous et qu'elle était mariée qui l'amenait à compenser ainsi, en
voulant à tout prix afficher sa vitalité. Son mari avait été envoyé en
stage par son entreprise pour quinze jours, et elle était venue les
passer au gîte ; elle était très proche de plusieurs membres du groupe,
et elle venait souvent. Je me souvenais l'avoir déjà aperçue deux ou
trois ans plus tôt.
Il y avait bien un type dans le groupe qui m'attirait, le seul qui
n'était pas en couple plus ou moins stable, Bernard, mais j'étais
tétanisée devant lui, incapable de parler à un mec du fond de ma
détresse, et je restais dans mon coin, les yeux baissés, à me complaire
dans la contemplation mélancolique de mes bourrelets livides.
Et pendant ce temps-là Kayelle paradait, racontant anecdote sur
anecdote, riant trop fort, toujours volontaire pour un volley-ball ou
un tour de pédalo sur le lac, toujours à donner son avis sur tout.
Exaspérante. Et puis surtout, j'avais l'impression qu'elle cherchait à
attirer l'attention des hommes, de tous les hommes sans exception. Elle
semblait tellement à l'aise dans son corps malgré son âge qu'elle me
donnait l'impression, par contraste, que j'avais cent ans. Voir Bernard
rire avec elle me faisait mal et m'enfonçait encore plus dans ma
déprime. Nous nous baignions toutes sans soutien-gorge, Kayelle bien
sûr se pavanant toujours à moitié à poil et en général nettement plus
qu'à moitié, alors que moi je faisais des efforts pour que personne ne
voie mes seins blancs que je jugeais trop gros et difformes quand je
louchais en direction de ceux de mes copines, tous plus bronzés, plus
fermes et plus superbes les uns que les autres. Changer ma culotte de
bain sur la plage m'était un supplice, tant j'avais l'impression que
tout le monde avait les yeux fixés sur mon corps détestable.
Ce jour-là, j'étais particulièrement en rogne contre Kayelle, qui
avait dépassé les bornes. Au moment de quitter la plage, justement,
Kayelle avait demandé en riant à Bernard, mon Bernard, de tenir la
serviette derrière laquelle elle se changeait ; leur fou rire quand la
serviette tombait ou s'ouvrait — ce qu'elle faisait immanquablement
quand c'est Kayelle qui se changeait — m'avait attristée : décidément
cette satanée bonne femme était vorace et semblait prête à me priver de
tout espoir dans ma vie. Je me voyais déjà célibataire pour le restant
de mes jours. Peut-être devrais-je me retirer dans un couvent où
l'obscurité permanente cacherait mon corps blanc de limace ?
J'avais tiré une telle tronche sur le chemin de retour vers le
gîte que Kayelle était venue me demander ce qui n'allait pas, et
j'avais éclaté en sanglots dans ses bras. Tout était sorti d'un coup,
brutalement, se déversant comme un torrent : ma rupture, mon malheur,
ma graisse, mes fesses, mon attirance pour Bernard, ma jalousie envers
elle. Elle m'avait laissée parler, m'avait consolée comme une enfant,
m'avait parlé gentiment. J'avais d'abord trouvé curieuse la façon dont
elle m'enlaçait et m'embrassait en me parlant, et j'avais eu un réflexe
de recul : les hommes ne lui suffisaient donc plus, elle était
décidément insatiable, cette femme ! Mais en fait je compris vite qu'il
n'y avait aucune ambiguïté dans son attitude, juste une véritable
tendresse presque maternelle pour moi, sa cadette de quelques années.
Elle finit par m'assurer qu'elle ferait tout pour amener Bernard dans
mon lit si c'était ce dont j'avais vraiment envie. Et comme elle
s'aperçut que cette promesse faisait plus que tout le reste pour me
calmer, elle me la répéta et me quitta avec un clin d'œil et un dernier
bisou. "Attends ce soir, tu vas voir, j'ai une idée", me dit-elle, avec
des airs de conspiratrice.
La soirée commença comme la veille, par une tournée de ce
délicieux punch que Jet nous avait fait envoyer de son île, un rhum
coupé de sirop de canne dans lequel on sentait tous les délices des
Tropiques. J'en avais bu la veille avec la ferme intention de me
saouler — sans d'ailleurs y arriver —, mais ce soir-là j'étais dans
l'expectative. Je faisais confiance à Kayelle, et je ne vidais mon
verre que très lentement. J'attendais : qu'allait-il se passer ?
Qu'est-ce qu'elle allait encore manigancer ? L'ambiance était
excellente, et je me surpris même à rire de temps en temps avec les
autres, ce qui ne m'était pas arrivé depuis des semaines. Après
l'apéro, le repas fut pris comme tous les soirs dans une joyeuse
pagaille, chacun aidant de son côté. Toujours rien du côté de Kayelle.
Soudain, profitant d'un court silence dans la conversation,
Kayelle déclare qu'il fait chaud, et qu'elle piquerait bien une tête.
Silence, tout le monde se regarde. Piquer une tête, en pleine nuit… tu
veux dire dans le lac ? Et pourquoi pas ? Un bain de minuit, en somme,
c'est ça ? Oui, c'est sympa, non ? Tout de suite les fantasmes sur le
bain de minuit se déchaînent, un garçon rappelle que le bain de minuit
se prend obligatoirement à poil et qu'il veillera à ce que la tradition
soit respectée à la lettre, les filles rigolent entre elles. Je suis
livide : c'était donc ça, son idée géniale ? Un autre garçon prend la
direction des opérations et exige en rigolant que les filles enlèvent
leur culotte maintenant et la posent bien visible sur la table du salon
avant de partir pour qu'on soit sûr que personne ne triche ; Barbara le
prend au mot, extrait son string de sous sa jupette et le jette en
boule sur la table basse dans un éclat de rire nerveux, bientôt suivie
par les autres.
"Et toi, Kayelle, t'es pas exempte, tu sais !" Kayelle feint
d'avoir des réticences, expliquant que ça lui est impossible.
"Pourquoi, impossible ?" Kayelle répond par un vaste geste, relevant
brusquement sa robe d'été jusqu'à la poitrine : "Parce que je n'ai pas
de culotte à enlever !" Elle reste un moment ainsi, sans pudeur, le
corps exposé des pieds à la taille, comme pour une inspection de
détail, sa touffe non taillée s'étalant sur un ventre presque aussi
bronzé que le reste : Kayelle est naturiste, elle ne s'en cache pas —
bien au contraire, elle est toujours en train de s'en vanter — et elle
était déjà bien bronzée avant de venir passer quelques jours avec nous.
Tout le monde avait déjà vu Kayelle nue, bien sûr, le contraire aurait
été difficile :
elle était toujours sur la plage à la recherche du
moindre prétexte pour montrer ses fesses. Tous l'avaient vue un jour ou
l'autre revenir de la douche située à l'entrée de la plage en tenant sa
culotte à la main ;
se changer derrière une serviette était pour elle
une plaisanterie qui se terminait immanquablement par les fesses à
l'air et un fou rire, comme ce jour-là avec Bernard. Mais là, immobile
dans la lumière crue de la salle de séjour du gîte, sa nudité prenait
un autre sens, plus sérieux, plus grave, et les rires cessèrent pendant
la suite de nos préparatifs.
Le petit chemin creux qui part vers le lac, l'air un peu frais par
rapport à l'atmosphère étouffante du gîte qui avait emmagasiné la
chaleur du jour, un petit croissant de lune qui apparaît et disparaît à
travers les branches, nous avançons silencieux, nous concentrant sur
nos pieds pour ne pas trébucher sur les cailloux. Nous avions décidé de
ne pas aller à la grand plage, pas assez intime, mais dans une
minuscule crique de sable que nous connaissions un peu plus loin. Deux
ou trois marches taillées dans le rocher à descendre, puis l'arrivée
dans la crique, le silence total, le lac absolument calme, les
montagnes sur la rive opposée réduites à des masses sombres. Un décor
magique, à nous couper le souffle. Sans un mot ou presque, chacun se
déshabille, essayant de rassembler ses quelques vêtements pour les
retrouver plus facilement au moment du retour.
Les garçons sont les premiers à l'eau, éclaboussures, petites
vagues blanches qui captent la faible lueur de la lune, premiers cris
de plaisir au contact de la fraîcheur de l'eau. Puis des voix plus
aiguës, les premières filles ont plongé. Même protégée par l'obscurité,
j'ai préféré attendre que tout le monde soit parti avant de commencer à
me déshabiller, et je les rejoins quelques secondes plus tard. Quand je
dis que je les rejoins, ce n'est pas tout à fait vrai : je me mets à
l'eau un peu plus loin qu'eux, à l'extrémité de la crique, me guidant
d'après leurs voix pour m'éloigner d'eux, ne pas être trop proche du
groupe. Même sous couvert de l'obscurité, me savoir nue à côté d'eux me
serait insupportable, je me sens si vulnérable. Curieuse impression que
d'avancer dans l'eau noire, sans rien voir des pièges qu'elle pourrait
recéler. Je sens l'eau qui monte le long de mes mollets, de mes
cuisses, et petit à petit mon angoisse se calme, je me sens bien ;
morceau par morceau, pièce par pièce mon corps s'enfonce dans l'eau,
caché désormais par ce liquide opaque. Soudain la surface de l'eau
entre en contact avec mes fesses, et immédiatement c'est mon sexe qui
se trouve immergé dans une caresse qui me paraît glacée mais qui me
fait monter une bouffée de chaleur au visage ; pour essayer de
retrouver cette sensation éphémère, je me dresse et m'abaisse
alternativement deux ou trois fois sur mes jambes pour avoir le plaisir
de sentir de nouveau l'eau envahir ma vulve. Puis je continue, l'eau me
monte le long du ventre ; je sens que le contact avec les tétons va me
donner un choc, mais je suis surtout consciente de la tendre caresse du
moment où mes seins se soulèvent et se mettent à flotter à la surface,
refusant de s'enfoncer avec moi, les aréoles à cheval sur la surface de
l'eau comme des yeux d'hippopotames.
Soudain je sursaute. Quelqu'un m'appelle d'une voix insistante. Je
réponds : "Oui, je suis là", sans savoir à qui. Il est tout prêt de
moi, c'est Bernard qui s'est écarté du groupe lui aussi. "On se
demandait où tu étais passée ; heureusement que Kayelle t'avait vue et
m'a dit de venir te chercher !" Sans m'en rendre compte je suis à
moitié sortie de l'eau pour me rapprocher de lui. Je vois son grand
sourire, ses épaules, son torse poilu ; mon regard continue à descendre
le long de son corps, vers la blancheur de sa peau sur le ventre, puis
la touffe de poils qui enserre son sexe que la fraîcheur de l'eau a
réduit à la taille d'un trognon, les cuisses — mon dieu, comme j'aime
les cuisses des hommes ! Autant nos cuisses à nous les femmes sont trop
grosses, trop grasses, et s'évasent bêtement pour former des fesses
adipeuses, autant celles des hommes ont des formes de fuseaux qui se
resserrent vers le haut et qui m'émeuvent chaque fois par leur beauté.
Et que de poils sur ses cuisses et sur ses mollets, il faut que je me
retienne pour ne pas y passer la main tant cette fourrure m'attire. On
devine le contraste avec l'intérieur de ses cuisses plus blanc, là où
les poils s'arrêtent.
Et soudain, retour de la panique : on n'était pas censés voir quoi
que ce soit pendant ce bain de minuit, l'obscurité devait nous tenir
lieu de vêtements. Et voilà que mon regard s'était petit à petit
habitué, que la faible clarté du mince croissant de lune et des étoiles
me suffisait pour faire un inventaire complet du corps de Bernard. Et
moi, donc, je suis sans aucun doute toute aussi nue devant lui ! Qu'il
me détaille comme je l'ai fait pour lui m'est insupportable, l'horreur
va sans doute le saisir en voyant ma chair blafarde, je fais un pas en
arrière pour échapper à son regard et je m'affale de tout mon long dans
une gerbe d'écume, dans un grand bruit. En tombant j'ai plongé la tête
dans l'eau, je me retrouve dans une position ridicule, désarticulée et
les jambes écartées, je me redresse en toussant et en crachant,
mortifiée de m'être donnée en spectacle, honteuse de ma maladresse,
humiliée d'être exposée nue aux regards malgré les promesses de la
nuit.
Je ne me rends même pas compte que c'est Bernard qui m'a relevée,
que c'est lui qui écarte les cheveux de mon visage, qu'il m'enserre
d'un bras et qu'il m'attire vers lui. Je me croyais noyée, je me
retrouve dans les bras de Bernard qui m'enlace. Quand je finis par
faire couler l'eau qui me bouchait les oreilles, je m'aperçois qu'il
est en train de me parler, qu'il me dit qu'il a envie de moi, qu'il en
a envie depuis le début des vacances mais qu'il n'osait pas, que… Je
voudrais bien essayer de le détromper, lui dire qu'il doit me confondre
avec quelqu'un d'autre, que moi je suis grosse et moche et triste et
chiante, mais il ne m'en laisse pas le loisir et me fait taire avec un
baiser.
Ah, ce premier baiser de Bernard… Alors qu'il m'écrasait les
lèvres, que sa langue me pénétrait, j'essayais de retrouver dans ma
mémoire le souvenir du dernier baiser qui m'avait donné autant de
plaisir : il fallait remonter loin, loin… Et à quoi bon chercher, à
quoi bon comparer, je me laisse submerger par le plaisir, je
m'abandonne de tout cœur à son étreinte, j'éclate en sanglots (je
pleure décidément beaucoup en ce moment !), les larmes qui coulent sur
mes joues continuent leur course sur les siennes. Mes tétons me font
presque mal à force de durcir contre sa poitrine, une douleur que je
voudrais ne jamais sentir s'arrêter. Ma vulve est en feu au contact de
son pénis dressé qui me frotte l'intérieur des cuisses, je sens ses
poils qui me font glisser un frisson sur le ventre. Quand ses mains se
posent sur mes fesses et commencent à les pétrir tout en les écartant
légèrement et qu'un doigt descend lentement le long de la fente, je
n'ai plus la force de réagir, je crois que je vais m'évanouir. Quand il
tombe à genoux et écarte mes cuisses pour y placer la langue, je me
contente de poser mes mains sur sa tête pour éviter de tomber. Quand il
me soulève, une main autour de la taille et l'autre sous les cuisses,
je suis Jane que Tarzan emmène dans la jungle et j'ai la tête emplie de
cris d'oiseaux exotiques et de barrissements d'éléphants…
Lorsqu'il me dépose délicatement sur ma serviette, je ne vois que
son sexe, tout près de mon visage, à présent rendu méconnaissable par
le désir, qui frémit à portée de ma main. L'envie d'être pénétrée me
ferait hurler de joie, mais la peur des conventions, surtout la peur
d'être vue des copains, prend le dessus : "Et si les autres viennent ?"
Avec un petit sourire gêné, Bernard m'avoue que Kayelle a tout organisé
et qu'elle fait le service d'ordre : personne ne viendra à ce bout de
la crique tant que nous y serons. Je ne comprends pas vraiment, mais
j'accepte, rassurée. Soudain, l'horreur : je me souviens que je ne
prends plus la pilule depuis des mois, depuis le départ de mon ex,
désespérée comme je l'étais et persuadée que plus jamais un homme ne
voudrait de moi. Mais ici encore, quelqu'un a tout prévu : Bernard est
peut-être à poil en pleine nature, mais il a miraculeusement quelques
sachets de préservatifs à portée de la main. Je ne m'en étonne plus,
tant j'ai l'impression que ma vie a été prise en main, et je
m'abandonne sous le poids de son corps qui s'allonge sur le mien.
Nous avons fait l'amour au bord du lac dans quelques centimètres
d'eau, le rythme des vaguelettes s'ajoutant à nos rythmes propres,
l'eau ajoutant ses frôlements aux nôtres. Bernard semblait inépuisable,
ma pudeur avait disparu, j'étais devenue la plus belle fille du monde,
ses caresses avaient fait fondre ma cellulite. Lorsque Bernard eut
achevé l'inventaire complet de toutes les façons de me pénétrer,
lorsque même en réponse à mes sollicitations les plus énergiques et les
plus tendres il ne fut vraiment plus en état de continuer ses
explorations et que son sexe restait ratatiné et refusait de sortir une
fois de plus de son nid de poils, nous sommes repartis à regret sur le
chemin du gîte d'un pas lourd, toujours enlacés, refusant de nous
séparer. Nous n'avions plus aucune idée de l'heure, les copains étaient
déjà rentrés, et quand nous sommes arrivés au gîte tout le monde
dormait ; nous avions probablement passé des heures dans l'eau. L'idée
de laisser Bernard pour retourner me coucher seule dans la chambre des
filles me glaçait, mais une note signée Kayelle nous attendait scotchée
à la porte d'entrée : "Bernard et Axelle, c'est vous qui utilisez la
chambre bleue cette nuit". La chambre bleue était la plus petite des
chambres, la seule du gîte qui ait un lit double, celle qui était
réservée chaque nuit par un couple différent qui voulait avoir un
moment d'intimité en dehors des chambres collectives. Nous l'accorder
cette nuit était une façon de reconnaître que désormais nous étions un
couple et de l'annoncer aux yeux du monde. Bien sûr, j'éclatais encore
en sanglots de tant de bonheur et devant tant de gentillesse. Le
lendemain matin, plus fatiguée que lui, je me réveillai alors qu'il
était déjà parti chercher les croissants, pour trouver sur l'oreiller à
côté du mien un mot qui disait : "Est-ce que ma petite femme a bien
dormi ?" L'armoire de la chambre avait un miroir qui permettait de se
voir en pied, et je restai un moment à admirer mes fesses, soudain
devenues belles à mes yeux puisque Bernard les avait aimées. Bernard
profita du fait qu'il était de corvée de courses ce matin-là pour
acheter à Kayelle un petit cadeau que nous lui avons remis avec une
carte sur laquelle il avait écrit : "À Kayelle, notre mère maquerelle
préféré". J'y suis de nouveau allée de ma larme en lui remettant le
cadeau, mais ce qui me surprit beaucoup c'est que j'ai vu Kayelle en
essuyer une aussi quand nous l'avons embrassée en même temps, chacun
sur une joue.
Les années ont passé, Bernard et moi sommes restés ensemble, nous
sommes devenus le plus ancien des couples du groupe. Nous essayons de
venir retrouver les copains au gîte au moins quelques jours chaque été,
et nous sommes maintenant accompagnés de deux petites têtes blondes et
très souvent de "marraine", qui est le nom que nos enfants donnent à
Kayelle. Un jour où nous les avions menés jouer dans le sable à la
petite crique, j'ai entendu notre fille aînée demander à Kayelle :
"Marraine, pourquoi que quand on vient jouer ici papa et maman ils se
font plein de mimis, et puis après maman pleure, et puis ils nous
laissent ici jouer avec toi pendant qu'ils remontent au gîte tous les
deux ?" Kayelle a répondu que c'est à cause de quelque chose qu'elle
avait fait il y a très longtemps ici. Notre fille a tout compris, et a
expliqué à son petit frère : "Tu te souviens du film que je t'ai fait
regarder à la télé l'autre jour ? Il y avait un monsieur qui avait fait
quelque chose il y a très, très, très longtemps et maintenant il avait
une madé… une malédission, qu'ils appelaient ça je crois. Eh ben pour
marraine, c'est pareil : si elle est obligée de nous garder toute seule
à la plage pendant que papa console maman, c'est à cause de quelque
chose qu'elle a fait il y a très, très, très longtemps, au Moyen-Âge."kayelle
—
un rien m'habille...