La genèse de l'homme

 

 

 

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Les Eve.

Je m'emmerdais.

Nous nous emmerdions toutes.

Il faut dire que la notion de travail n'avait pas encore été inventée, et donc celles de repos et de loisir non plus.

Nous nous étions réveillées un matin dans une clairière, quelques dizaines d'Éve engourdies de sommeil étendues sur l'herbe vert tendre, par une température idéale. Petit à petit nous avions pris conscience de notre corps, nous avions ouvert les yeux, allongé les doigts, tourné la tête pour regarder autour de nous.

Puis nous avions commencé à nous lever, à faire nos premiers pas, maladroites comme de jeunes poulains, à prendre conscience de nos articulations, du poids de notre poitrine, des mouvements que nous étions capables de faire.

Nous nous étions regardées les unes les autres : des Éve de toutes les couleurs, de toutes les tailles, des grandes et des petites, des maigres et des boulottes, désoeuvrées et nues dans la clairière.

Les découvertes avaient continué, jusqu'à la disparition de la lumière au bout de quelques heures et le plongeon dans le sommeil. Le deuxième jour, nous étions conscientes du chant des oiseaux dans les arbres et du murmure d'un ruisseau. Toutes ensemble nous nous sommes dirigées vers l'eau jusqu'à une cascade qui tombait dans un bassin. Nous avons avancé à travers la surface argentée, pris de l'eau dans nos mains pour la voir couler entre nos doigts, et nous nous en sommes aspergées.

Chaque jour apportait son lot de découvertes, que nous acceptions avec naturel et que nous nous hâtions de mettre en pratique : courir pour essayer d'approcher une biche, se rouler dans l'herbe, se laver sous la cascade. Toujours avec cette impression que ce que nous apprenions serait utile un jour, plus tard, quand cette période serait achevée, qu'il y avait un autre monde, un vrai monde, au-delà de ce jardin où les arbres nous tendaient sur leurs branches la nourriture que nous ramassions sans efforts.

C'est sous la cascade que nous avons toutes ensemble franchi une étape décisive. Nous nous douchions en général deux par deux, pour nous frotter mutuellement les parties du corps que l'on ne pouvait atteindre soi-même, le dos et les fesses. Ce matin-là Maeva avait laissé glisser ses mains jusque sur le côté de mes seins et j'avais soudain été envahie d'une sensation encore inconnue ; devant mon silence et mon immobilité soudaines, Maeva s'était enhardie et avait poussé ses mains jusque sur mes tétons qui avaient immédiatement pointé. J'avais voulu offrir à Maeva cette même émotion et j'avais senti ses bouts enfler sous mes doigts pour devenir comme de petits cylindres de chair rose. Je regardais autour de moi, pour m'apercevoir que toutes les femmes de la mare étaient en train de se caresser les seins : en effet, toutes les Éve franchissaient les mêmes étapes simultanément, comme guidées de l'extérieur dans leur développement.

Le lendemain nous nous étions toutes senties en même temps étrangement incitées à laisser notre main continuer librement quand nous lavions les fesses de notre partenaire. Ma main avait prolongé son chemin sur le bas ventre de Maeva alors que la sienne, simultanément, venait effleurer mes lèvres. Des sensations encore inconnues nous envahissaient, nous sentions que nous approchions… De quoi, exactement, approchions-nous ? Nous n'en savions rien, profitant de l'instant, apprenant, explorant, découvrant, nous sentant au bord de quelque chose.

Le jour suivant, les jeux avec les fesses, les seins et la vulve reprirent de plus belle. Il ne faudrait pas croire que nous ne faisions rien d'autre que de nous caresser sous la cascade : non, c'était des découvertes permanentes, grimper aux arbres, sauter aussi haut que possible, dévaler des pentes en roulant sur soi-même au sol, faire du bruit avec des bouts d'herbe, tourner en rond en se tenant enlacées deux par deux jusqu'à sentir le vertige nous envahir... Tout nous enchantait, nous étions comme des enfants.

Mais la plus belle découverte restait celle de la sensualité au bain. Pendant des heures nous restions dans l'eau, nous tenant serrées par groupes de deux, de trois, parfois de quatre. Ce jour-là, sous le coup d'une caresse que venait de me faire Maeva, mon doigt qui se trouvait alors à caresser sa vulve s'enfonça involontairement entre ses lèvres ; je vis à son regard que la sensation ne lui déplaisait pas, et je poussai le doigt jusqu'au bout. Je sentis en retour le doigt de Maeva écarter mes lèvres et s'enfoncer en moi pendant que je retenais mon souffle. Et toujours cette impression curieuse de voir toutes les Éve faire les mêmes découvertes simultanément ou presque : en l'espace de quelques minutes, toutes les Éve étaient allongées dans l'herbe, cuisses écartées, offertes aux mains encore maladroites qui s'entraînaient. Les premières tentatives pour pénétrer l'autre orifice furent infructueuses, jusqu'à ce qu'une Éve découvre, juste à portée de sa main, un arbuste portant de petites baies rouges qui, une fois écrasées, donnaient un lubrifiant à l'odeur exquise qui permettait au doigt qu'on en enduisait de s'enfoncer d'un coup dans les profondeurs de l'anus. Sans qu'il soit nécessaire d'échanger un mot, toutes les Éve se retrouvèrent simultanément les fesses écartées vers le haut pour se faire pénétrer dans un grand mouvement d'ensemble, celles qui avaient déjà réussi le mouvement venant faire des démonstrations aux Éve qui avaient pris un peu de retard.

Le tout sans la moindre ombre d'attachement exclusif l'une à l'autre : si je voyais Maeva pénétrer une autre Éve, je ne ressentais absolument rien, juste du plaisir à voir qu'elle s'entraînait et qu'elle progressait — mais vers quoi progressions-nous, nous ne le savions toujours pas. Il n'y avait que deux Éve qui se conduisaient différemment, la grande Catherine et Samia ; elles étaient toujours ensemble et refusaient les caresses des autres. On l'avait vite compris, et on acceptait leur différence.

Ce soir-là, après les pénétrations, l'excitation était à son comble chez les Éve. Les découvertes de ces derniers jours les empêchaient de dormir et elles eurent droit à une double ration de sérénade par les oiseaux du crépuscule pour les calmer un peu. Les Éve nues s'endormirent simultanément en cercle dans la clairière en rêvant à ce que le lendemain leur apporterait.

Dès la première alouette, l'impatience nous tira de notre sommeil. Un cri nous alerta : tout au bout de la clairière dormaient étendus sur le sol des créatures comme nous n'en avions jamais vues. En quelques secondes nous y étions toutes, bouche bée devant cet étalage de corps. Ils étaient nus et de plusieurs couleurs, tout comme nous, et cependant totalement différents, plus grands, plus larges d'épaules, avec des hanches plus minces. Chaque détail de leur corps nous rappelait le nôtre, mais toujours différent, les cuisses en fuseau, les fesses moins volumineuses, les bras plus forts. Et surtout ils n'avaient pas de seins et ils portaient au bas du ventre un truc mou un peu compliqué qui attirait nos regards, un tuyau et un sac de peau par derrière. Il fut évidente pour nous que c'était des "Adam", un mot qui spontanément nous avait occupé l'esprit dans les rêves de la nuit précédente.

Un "ah !" de bonheur s'éleva de la foule des Éve quand ces nouvelles créatures se mirent à bouger, à ouvrir un œil, à tourner la tête, à déplacer un bras, une jambe. En quelques minutes les Adam s'étaient tous levés, les derniers se faisant aider par ceux qui avaient bougé les premiers. On les voyait tenter de garder leur équilibre, on était conscientes que leur regard se mettait au point, que leurs muscles se déployaient. Cela faisait des jours que notre sensualité s'éveillait petit à petit, et nous sentions confusément que ces Adam seraient l'étape suivante. Mais comment, quand, pourquoi, dans quel but ?

Finalement, les Adam se sont retrouvés debout, nus en toute innocence au milieu d'un cercle d'Éve curieuses qu'aucune pudeur ne retenait et qui les détaillaient du regard ; soudain, comme si un signal avait été donné, les Adam se firent plus pressants, se rapprochant de nous, et nous eûmes la stupéfaction de voir leur "pénis" — c'est le mot qui nous arriva alors à l'esprit — gonfler, durcir et se dresser. Les Éve étaient fascinées et se précipitèrent pour voir ça de près, pour y mettre la main, et bientôt nous nous sommes retrouvés dans une mêlée ou chaque Adam partait avec un Éve. Je réussis à mettre la main sur celui que j'admirais depuis un moment, et il ne se fit pas prier pour me suivre quand je l'attrapai sans cérémonie par le pénis. Maeva s'était choisi un Adam à peau sombre, et elle me fit un grand clin d'œil complice quand elle s'éloigna en l'entraînant derrière elle.

En un instant, la clairière fut recouverte de couples enlacés. Nos quelques journées d'entraînement entre Éve sous la cascade nous donnaient une longueur d'avance sur les Adam ; nous savions où nous avions envie d'être caressées, comment et à quel rythme, et ils avaient l'équipement nécessaire pour le faire. Le reste de la matinée se passa en exercices érotiques et en plaisirs partagés. Guidé par mes mains, mon Adam me persuada bien vite que les petits doigts de Maeva ne m'avaient donné qu'un faible avant-goût de ce qui m'attendait ; quand son pénis pénétrait mon vagin, il écartait mes lèvres qui formaient un bourrelet de feu tout autour de ma vulve qui s'ouvrait et se fermait au rythme de mon Adam. J'eus un moment de crainte au moment où je vis mon Adam écraser dans sa main un fruit à lubrifiant, mais ses doigts eurent vite fait de me mettre en confiance et de relâcher mes muscles, et je sentis son énorme pénis s'enfoncer toujours plus profondément en moi, comme si je me l'appropriais.

Quelque chose que nous n'avions pas découvert entre Éve, c'est le clitoris ; quand mon Adam glissa son visage entre mes cuisses ouvertes et commença à me lécher la vulve, ce que nous n'avions jamais imaginé de faire entre Éve, sa langue finit par soulever le petit capuchon au sommet de ma fente et en extraire le petit bouton rose auquel je ne m'étais jamais intéressée sauf au moment de faire ma toilette, ce qui m'arracha un petit cri de joie. Je m'attendais à entendre le même cri répété par toutes les Éve à peu près en même temps ; mais il n'en fut rien, et je m'aperçus que chaque couple suivait maintenant son propre rythme, chacun à sa façon, chacun suivant ses propres inclinations. Les Éve et les Adam n'existaient plus en tant que groupes, qui s'étaient maintenant morcelés en couples ; je n'étais plus une Éve parmi d'autres mais une Éve bien particulière nommée Kayelle, et pas une autre. Parallèlement, j'avais maintenant mon Adam, qui était tout à moi et à aucune autre Éve, alors que jusqu'ici nos compagnes de jeu étaient totalement interchangeables.

Interchangeables, sauf la grande Catherine et Samia, qui, je m'en souvenais maintenant, restaient entre elles depuis le début de nos jeux érotiques et avaient connu plus tôt que nous cet attachement exclusif. Je les voyais, tout près de moi, prises de la même frénésie amoureuse que nous tous, mais toujours entre elles, toutes les deux. Et il devait donc y avoir deux Adam qui n'avaient pas trouvé de partenaires ? En cherchant des yeux, je vis deux Adam faire l'amour entre eux d'une façon frénétique, aucunement intéressés par les Éve qui les entouraient. Finalement, tout s'arrangeait bien. Ou plutôt, tout avait dû être bien prévu dès le début.

Lorsque notre rage amoureuse se fut calmée, nous avons pris, tous en groupe, épuisés, la direction du talus qui marquait la limite du jardin et qui nous avait toujours été interdit. Les hommes y sont grimpés les premiers, puis ils ont hissé les femmes à la force des bras en les tenant par la main. Une fois tous ces couples enlacés debout sur le talus, le silence est tombé. L'heure était grave ; le jardin de nos débuts était derrière nous, alors que devant nous s'étendait la forêt sauvage, le monde — et également, nous le sentions, la vie avec ses joies et ses peines, la souffrance de l'enfantement, le travail, la maladie, la mort — bref, en un mot, notre avenir. Sans un regard en arrière, un premier couple s'embrassa et plongea dans la forêt, s'éloignant en criant "Ciao, les gars !" Tous, couple après couple, nous suivirent, toujours deux par deux, prenant différentes pistes qui s'éloignaient dans la nature.

Le monde venait d'être créé, la vie pouvait commencer.


kayelle — un rien m'habille...


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